Il est temps de mourir

Les talons tapotaient la vieille pierre tandis que les orteils côtoyaient la brise nocturne. Ce léger vent, chaud et si tendre, je l’adorais. De tous les choix possibles, mourir les cheveux au vent me parût bien charmant. Quelque chose de poétique sans doute, alors que les longs cheveux noirs cacheraient la stupeur du vide. Des voiles de soie pour magnifier la chute.

Les étoiles me souriaient et c’était sûrement là le plus beau des spectacles. Sur mon île, enfant, les plus beaux souvenirs furent ceux de contemplations stellaire. Sur la jetée du port, les vagues s’écrasant sur les pierres, le ciel me tendait les bras. Ça me fait sourire rien que d’y penser. S’écraser comme une vague et ne faire qu’un avec l’horizon. Cette imperceptible limite entre ciel et mer, alors que la nuit parade sous la chaleur de l’Océan Indien. L’idée me plut définitivement.

J’avais bien fait les choses. D’abord, il me fallut du temps pour déterminer le spot parfait, le plus haut de la ville. Ainsi, la chute fatale, j’étais sûre de mon coup. Quelle idée horrible rien que d’y penser. En cas de dégonflement, ce qui me paraissait de plus en plus probable, j’avais prévu une petite boîte magique. Je m’y étais bien prise, dit ! Rendez-vous au docteur quelques semaines plus tôt, de vrais larmes contre prescription de quelques cachets blancs. C’était la manière douce, comme un long sommeil. La chute, elle, me faisait peur. Je ne pouvais imaginer mon visage finir là, en bas. Ce visage de petite fille, celui sur la photo, à l’entrée de mon appartement, entourée des bras de ma mère qui sourit timidement. Cette petite fille je voulais lui demander pardon. J’ai échoué, petite. Je voulais te décrocher la lune, le ciel, la voie-lactée, mais te voilà dansant avec le vide. Honnêtement tu ne méritais pas ça et j’en suis désolée. Quand je vois cette photo dans l’entrée, ça me déchire de l’intérieur et j’aimerai me tenir à tes pieds pour te demander pardon. Mais tout cela est bien loin maintenant, et te voilà les cheveux bien longs, caressés par la brise.

J’avais procédé comme une pro, donc. Professionnelle de l’auto-destruction, ou aller mal était un choix, et s’en sortir un combat. J’avais décidément choisi la facilité. Peut-être était-ce le dessin de mon ultime flemmardise. Ne pas se battre, laisser tomber. Sois malheureuse, les larmes te vont si bien au teint. Les yeux bouffis et le nez qui coule. Quelle dramaturge tu fais ! Comme un pro alors, j’avais coupé contact petit à petit. Avec le travail d’abord, puis avec ma famille, et ensuite mes amis. Je ne voulais demander de l’aide à personne. ‘Ne pas déranger, surtout ne pas déranger’. J’entendais ma voix se frayer un chemin entre les soubresauts. Elle tremblait comme le ferait la dernière note d’une pitoyable mélodie. Avant ma voix chantait. De belles notes, soutenues et puissantes. Puis l’étincelle s’était éteinte et le feu de la passion avec. Maintenant j’entendais cette voix faible et blafarde, quelque chose de misérable et de sourd.

Pour finir, et c’est là le clou du spectacle, ce qui différencie l’excellence du succès de la médiocre tentative, je m’étais arrangée, non sans mal, pour couper les liens avec la personne que j’aimais le plus, profondément, intensément. Mon égo et ses gros bagages avaient prit place dans la maisonnée, si bien que la seule personne capable de voir cette petite fille de la photo à travers les yeux bouffis et le nez qui coule, cette seule et unique personne était loin, à présent. Les liens parfaitement rompus, comme la lame d’une guillotine, j’avais signé mon arrêt de mort, toute seule, comme une grande. J’en souris. Je ne pus dire si cela me réjouissait, d’exceller dans la folie.

Trêve de bavardage, voilà venu le moment que vous attendiez tous. Roulement de tambour et ruisseaux aux yeux, l’artiste est prête pour son dernier salut. Préparez-vous à tirer les rideaux, le clou du spectacle est proche.

Vie belle et ville calme. Ville folle et vie pâle.
Dans une dernière brume, un dernier souffle.
Comme une poésie, dans le silence s’étouffe.
Un dernier soupir, une dernière larme.
Quelques images, des mots dansants.
Tourne les pages, fin du bon temps.
Serait-ce là l’essence infini ?
Dans le calme, plus un bruit
Dernier souffle d’une vie

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Cet article peut être dur à lire, étrange à percevoir. C’est pourtant là un témoignage dans la tête de ceux qui ont l’impression de ne plus avoir d’autre choix que le choix ultime, et que le suicide est une porte de sortie glorieuse vers laquelle tout s’arrête. Si vous vous sentez, de près ou de loin, concerné par le sujet, parlez-en autour de vous.

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